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Le badissisme ou les habits neufs de la réaction

Par Ahmed KACI

L’altercation, qui a opposé, à l’aéroport d’Orly, l’ancien chef d’état major de l’armée populaire algérienne et ancien ministre de la Défense, le général à la retraite Khaled Nezzar à des compatriotes qui l’interpellaient sur son rôle dans la « décennie noire » et l’accusaient d’être derrière les massacres qu’ont connu plusieurs localités du pays à l’époque, vient rappeler que ces années de violences terroristes et de répression ne vont pas se refermer de sitôt. D’autant que certains milieux islamistes – mais pas que-, tentent de jouer la carte victimaire pour se faire une place à la mesure de ce qu’ils considèrent comme « juste réparation pour les dommages qu’ils ont subi » durant cette période parce qu’ils ont été, arguent-ils, « injustement spolié » de leur victoire aux élections législative de décembre 1991.

Pire, ces milieux versent tout simplement dans le révisionnisme quand ils s’acharnent par tous les procédés abjects fait de mensonges grossiers et de propagande décérébrante de faire passer les évènements de la « décennie noire » comme une guerre menée par les généraux du « parti de la France » contre la société algérienne. Quelques-uns vont jusqu’à parler de guerre ethnique à l’instigation d’officiers d’une région, la Kabylie pour ne pas la nommer contre les populations soi-disant arabes. C’est dire si on franchit là toutes les limites de l’infamie où les forces obscurantistes qui ont failli réduire tout un pays à un tas de décombres et de petits émirats sans cesse en guerre, cherchent à se refaire une virginité sur le dos de leurs victimes et des patriotes qui ont payé le prix du sang pour défendre le pays.

L’on oublie vite dans ces milieux, aux liaisons impérialistes et ses avatars  qui sont de notoriété de par le monde, que l’Algérie a été l’un des premiers terrains d’expérimentation des guerres par procuration contre les Etats ayant marqué leur refus d’entrer dans la « maison de l’obéissance » américano-sioniste. En effet, c’était une guerre contre la société, mais une guerre menée comme souvent dans ce cas, à l’exemple de l’Afghanistan, de la Syrie, de l’Irak, de l’ex-Yougoslavie par des mercenaires et des mouvements religieux, à la solde des puissants de ce monde, et nourris à l’idéologie haineuse du wahhabisme et du mouvement des Frères musulmans.

Opération main basse sur le mouvement du 22 février

Aujourd’hui,  ces milieux cherchent à prendre le train en marche du mouvement né de l’insurrection populaire du 22 février derrière des slogans qui ne font pas mystère quant à leur matrice idéologique salafo-wahhabite. Sous les habits d’un néo-badissisme et de ferveur nationaliste (Abdelhamid Ben Badis figure emblématique du mouvement réformiste musulman, fonda en 1931 l’Association des oulémas musulmans algériens), ils s’attaquent à tous ceux qui n’entrent pas dans leur imaginaire mental les qualifiant tour à tour de « traîtres », de « hizb frança » et de « zouaves ».  Bien plus, ils essaient, par un soutien zélé au chef d’état-major Gaid Salah de gagner la confiance de l’armée, dans le but de créer un appel d’air à leur stratégie d’entrisme ou du moins ne pas trop attirer l’attention sur leurs véritables intentions. Avancer de façon masquée a toujours été la tactique de la contre-révolution incarnée par les mouvements islamistes lors des épisodes du « Printemps arabe ». Et dire que jusqu’à très récemment, ils  qualifiaient l’Armée d’organisation putschiste, de corps génocidaire, de mercenaire à la solde de l’étranger, etc.

Sur ce registre, la chaîne Al Magharebia, à capitaux qataris, a porté à bout de bras, durant plusieurs années ce discours victimaire de méchants militaires contre de paisibles citoyens souvent isolés. Pour autant, ce discours n’est pas l’apanage des milieux islamistes. Toute la putréfaction conservatrice et réactionnaire sociale s’abrite derrière ces thèses qui empestent le lucre et le bazar aiguillonnée par le droit-de-l’hommisme décervelé. C’est une sorte de planche de salut pour une grande partie de l’oligarchie prédatrice et ses élites à tous les niveaux, sonnées par l’explosion populaire du 22 février, de reprendre pied dans l’échiquier politique. Face à la remise en cause de son statut hégémonique, de ses fortunes mal acquises, des ses affaires, bref de ses intérêts, « Al issaba », comme en 1991 va puiser dans le vivier social inamovible du conservatisme même derrière des accoutrements plus sophistiqués. Mais avec toujours les mêmes procédés fait d’anathémisation, de chasse aux femmes, de religiosité ostentatoire, de désignation de boucs-émissaires, de propagation de la  peur et de  l’insécurité et de diabolisation de l’autre selon les schémas de la pensée cantonnière et sectaire.

En 1991, de larges fractions des classes dominantes ont lâchement servi la soupe à un mouvement réactionnaire de type fasciste pour préserver leurs étroits intérêts que le soulèvement d’octobre 1988 a remis frontalement en cause. L’arrêt du processus électoral décidé par une poignée d’officiers patriotes, qui ont saisi la dangerosité de la poursuite d’un processus morbide,  après une mobilisation populaire -la marche organisé notamment par le FFS le 2 janvier- et des secteurs libéraux et progressistes a permis de sauver le pays de la dévastation programmée. Mais paradoxalement, cela n’a pas suffi à lier le bras aux forces de l’argent et de la prédation qui ont profité de l’anarchie ambiante pour mener une guerre totale contre la société.

La réaction sociale conservatrice au secours des « issabatte »

Ceux qui n’arrêtent pas de rebattre les oreilles quand à une issue heureuse si le FIS avait été laissé gouverner essaient de tromper le peuple et de le leurrer quand à l’essence et au sens de ce mouvement islamiste: une réaction des classes dominantes apeurées de perdre leurs intérêts en recourant à l’instrumentation des sentiments religieux du peuple et se servir d’un parti théocratique comme arme afin de briser toute résistance de la société.

L’histoire serait-elle en train de se reproduire quand on voit les alliances qui se tissent avec les résidus du mercenariat wahhabite et des Frères musulmans sous les déguisements censés neufs du badissisme et du nationalisme de circonstance dans l’espoir de faire avorter l’insurrection du 22 février et la vider de tout contenu subversif ?Contenu qui viendrait poser les véritables questions qui fâchent comme celle des rapports de production, de la propriété, de l’origine des fortunes et celles encore de l’émancipation sociale et de nos relations avec les centres impérialistes et leurs outils.  Des transformations qui si elles sont menées à leur terme saperaient les bases social du modèle néocolonial et de ses agents compradores.

Pour rester dans le parallèle avec la « décennie noire », dans sa préface au livre « La sale guerre », de Habib Souaidia, le magistrat Ferdinando Imposimato écrivait que « nombre des protagonistes de La sale guerre, ceux-là mêmes qui ont eu les plus grandes responsabilités dans la stratégie de la tension, dans un camp comme dans l’autre, se sont enrichis et sont devenus des oligarques intouchables »(1).

Luis Martinez, dans son ouvrage, La guerre civile en Algérie paru aux éditions Karthala, cité par Djilali Hadjadj  dans Violence et corruption : cas de l’Algérie,  souligne que « la pratique du racket se généralisant entre 1993 et 1994 » (2). La destruction d’entreprises économiques par les groupes armés, à l’exemple des cimenteries, a favorisé les réseaux d’importation aux mains de la mafia. Dans un entretien à Revues plurielles (3), le même Luis Martinez affirme : « Pour l’armée algérienne la guerre civile a été une opération économique rentable. En 1993, l’Algérie est en cessation de paiement, en 1996 elle a un excédent commercial, un crédit de 1,5 milliards de dollars de réserve. Elle obtient des prêts du FMI et de la Banque Mondiale. Du point de vue de l’armée, déclencher une guerre civile, la mener, voire la gagner, c’est une opération économique rentable.» L’erreur de Martinez est de considérer l’armée comme une classe sociale à part alors qu’elle n’était, sous la houlette de la police politique, que le parti politique du bloc social dominant, lui-même sous la domination des oligarchies compradores.

La convergence des intérêts entre les classes possédantes et les terroristes se confirmera après le référendum de 1999 qui permet aux « chefs repentis de groupes islamistes armés de blanchir leur butin de guerre, notamment dans le commerce et l’immobilier, affichant sans vergogne un train de vie ostentatoire et narguant les familles des victimes du terrorisme », écrit Djilali Hadjaj toujours dans le même article cité précédemment Violence et corruption : cas de l’Algérie (4).

La réaction islamiste et les ONG même combat et division des tâches

Aussi, il apparaît clairement qu’il s’agisse de l’ex-FIS qui arrivait au pouvoir ou l’armée par l’invalidation des élections législatives de 1991-1992, on échappait pas à la guerre civile.  Avec l’ex-FIS, l’accumulation primitive du capital aurait continué à se réaliser sous une chape de plomb religieuse, la mise sous le boisseau l’ensemble des libertés individuelle et collective et on irait vers une guerre plus atroce et un démembrement du pays et de son armée. Le mouvement islamiste était dans sa phase révolutionnaire, il ne se serait pas contenté des sièges d’une Assemblée croupion et aurait exigé tout le pouvoir y compris celui sur l’armée.

L’islamisme aux couleurs néo-badissiennes est le résultat de la désorientation du prolétariat et sa mystification depuis le 22 février par les ONG des droits de l’homme, du démocratisme formaliste et du gauchisme, son pire ennemi, qui ont tout fait pour évacuer toute référence à la question sociale sous prétexte de la priorité de la lutte politique. L’exigence d’une transition dite démocratique, voire d’une constituante participent du brouillage des véritables enjeux de la crise qu’on veut à tout prix mettre fondamentalement sur le compte du politique. Or la crise est d’abord économique et a trait aux modalités de l’extraction de la plus-value et de l’accumulation du capital dans un environnement capitaliste en crise et qui reproduit ses effets sur toutes les périphéries même faiblement connectées comme l’Algérie.

Aussi, il n’est pas étonnant que comme en 1992, l’oligarchie et toutes les couches qui lui sont inféodées se donnent la main pour revenir dans le jeu sur ce qu’il y’a de plus marécageux du système de régression sociale fait de bigoterie, de corruption, d’opportunisme et de dénonciation donquichottesque et sans lendemain de tutelle française sur le pays.

Dans une rencontre exclusivement badissienne organisé par le quotidien El Hiwar, un des intervenants, l’ex-ministre du commerce Hachemi Djaaboub a appelé à sortir de l’accord d’association avec l’Union européenne, car, selon lui, celui-ci profite en priorité à la France. Mais en même temps, sans crainte de se contredire, l’ancien ministre du Mouvement de la société pour la paix (MSP), branche des Frères musulmans en Algérie, plaide pour l’adhésion à l’OMC (5). Une organisation dont les structures sont en grande partie contrôlées par Washington. C’est dire si ce ministre sous le règne de Bouteflika propose tout simplement d’aller de Charybde en Scylla et d’une tutelle à une autre.  « L’adhésion à l’OMC n’est pas du tout souhaitable. Car ses exigences en matière de libération économique et de privatisation risquent de coûter cher à l’économie Algérienne » explique l’universitaire algérien Nabil de S’biha qui rejette au passage le bien-fondé du libre échange promus par les badissiens et toute la faisanderie libérale du citoyenniste au droit-de-l’hommiste ordinaire et leurs sponsors pour certains qui par leur angélisme occultent souvent les véritables contradictions de l’histoire (6).

A.K

1) https://algeria-watch.org/?p=61550

2) https://journals.openedition.org/apad/203

3) https://www.revues-plurielles.org/_uploads/pdf/9_20_4.pdf

4) https://journals.openedition.org/apad/203

5) https://www.youtube.com/watch?v=gxWCYtnWy9c

6) https://www.mondialisation.ca/quel-interet-a-lalgerie-a-adherer-a-lomc/5385694

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